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vendredi 27 mai 2011

ESPAGNE - Les Enfants Sages De La Révolte Espagnole


  
"Nous avons le droit de rêver et que cela se réalise" : slogan place Puerta del sol à Madrid, vendredi soir.

Le mouvement espagnol, dit « du 15M », est significatif de la situation économique du pays et de sa jeunesse. Au cours des années de croissance et d'abondance, cette dernière ne s’était mobilisée que pour défendre le boteïïon (pratique de consom­mation d'alcool en groupe sur la voie publique) et contre les attentats de 2004. Personne ne comprenait pour­quoi la jeune génération ne descendait pas dans la rue pour dénoncer ses pro­blèmes persistants d'emploi, de préca­rité et de logement.

Depuis la crise de 2008, une ambiance d'inquiétude et d'insécurité sociale s'est installée : parents licenciés bruta­lement, membres de la fratrie au chô­mage, diminution voire suppression des aides de l’État providence, et difficultés grandissantes d'accès au travail et au logement. Les jeunes, accusés à tort d'être des «ni-ni» (ni travaillant ni fai­sant des études) ont vu le paysage social changer, ce qui les a poussés enfin à se mobiliser. Leur mouvement montre qu'il s'agit plutôt d'une génération «sans» : sans parti, sans leader, sans lo­gement et sans emploi.

Dans tous les cas, ce sont des «enfants sages», majoritairement étudiants ou nouveaux diplômés de la classe moyenne, qui ont réussi à se rassembler sans violence et dans une ambiance bonne enfant. Il serait probablement impossi­ble de réunir autant de personnes de fa­çon aussi pacifique dans la majorité des pays européens. Les jeunes ont montré par ailleurs qu'ils savent s'autocontrôler et se gérer. Ils ont interdit l'alcool pour éviter les troubles à l'ordre public, mis en place un service de propreté, une crèche, de la distribution de nourriture, une bibliothèque... Ils sont volontaires et organisés, peut-être même trop pour être considérés vraiment contestataires. Ce n'est pas un mouvement de la jeu­nesse contre les aînés dans une «guerre» des âges. Au contraire, les gé­nérations sont mélangées, solidaires et communément indignées. La société espagnole est intégrée et profitant d'une vraie cohésion sociale, intergénérationnelle et familiale. Les parents soutiennent en temps normal leurs en­fants en les laissant habiter tardivement sous le même toit, en les aidants à payer leur logement, en gardant les petits en­fants... Ils sont présents une fois de plus à la Puerta del Sol madrilène et dans les autres villes où il y a des campements. Inquiets pour l'avenir des leurs, ils sou­tiennent le mouvement.

 

Qu'elle que soit l'issue de la mobilisa­tion, aujourd'hui imprévisible, elle a permis de témoigner publiquement que les jeunes souhaitent s'intégrer, tra­vailler et avoir un emploi stable, fonder une famille, se loger et surtout ne pas rester en marge de la société. Il ne s'agi­rait finalement pas d'un embryon du «printemps européen de la jeunesse », mais tout simplement, et pour une grande majorité, de jeunes gens sages souhaitant rentrer dans le moule le plus rapidement possible. Finalement, il pourrait s'avérer décevant, pour de nombreuses personnes, qu'il ne s'agisse pas d'une remise en question profonde de la société.

par Sandra Gaviria (sociologue université du Havre-Cirtai-CNRS)
source : Libération 25/05/2011
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vendredi 20 mai 2011

Comment Sarkozy a tué la défense de la liberté d'expression sur Internet


Société 2.0 -
Dans son édition à paraître vendredi, Marianne revient en détails avec des documents exclusifs sur le coup de poignard donné par Nicolas Sarkozy au projet de défense de la liberté d'expression sur Internet qu'avait porté Bernard Kouchner au gouvernement. 


C'était l'an dernier. Bernard Kouchner, alors ministre des affaires étrangères, publie au mois de mai 2010 dans Le Monde et dans le New-York Times une tribune vibrante pour la défense d'Internet. Il y plaide alors pour un "un Internet universel, ouvert, fondé sur la liberté d'expression et d'association, sur la tolérance et le respect de la vie privée", opposé à "ceux qui voudraient transformer Internet en une multiplicité d'espaces fermés et verrouillés au service d'un régime, d'une propagande et de tous les fanatismes". Avec son homologue néerlandais, la France et les Pays-Bas annoncent dans la foulée la création d'un "groupe de pilotage" visant à faire naître un instrument international de défense de la liberté d'expression sur Internet.

Une première réunion est organisée au Quai d'Orsay en juillet. Elle donne à Bernard Kouchner l'occasion de redire tout son attachement à la liberté d'expression sur Internet, alors qu'au même moment - en pleine affaire Woerth - le gouvernement et la majorité font bloc pour pourfendre Mediapart et Internet. Une conférence internationale, qui aurait dû être organisée à Paris le 15 octobre 2010, est reportée. Officiellement. 

Officieusement, comme l'avait révélé la Quadrature du Net, c'est surtout que Nicolas Sarkozy a écrit à Bernard Kouchner pour l'obliger à revoir totalement ses ambitions et ses priorités. Plus question de défendre la liberté d'expression. Place à la défense d'un "internet civilisé", sécuritaire, où l'Hadopi fait office de symbole. Au ministre qui lui parle de liberté, le Président rétorque qu'il "ne serait pas convenable que l'Internet se développe comme une zone de non-droit". Le Quai d'Orsay tente bien de faire croire que la conférence du 15 octobre n'a été que reportée, "à la demande des Pays-Bas", mais personne n'est dupe. Jamais aucune nouvelle date n'a été proposée, et le sujet a été enterré.

"Un point de non-retour dans les relations entre Sarkozy et Kouchner"

C'est cet épisode, à l'écho très particulier depuis les "révolutions Facebook" des pays arabes, sur lequel revient Marianne, dans une enquête qui paraîtra ce vendredi dans les kiosques, et dont Numerama a pu prendre connaissance. Le journaliste Frédéric Martel, qui s'est procuré des notes du Quai d'Orsay et certaines correspondances avec l’Élysée, montre que Bernard Kouchner avait voulu faire de la défense d'internet et des cyber-dissidents "l’apogée de la carrière", mais qu'il en a été empêché par Nicolas Sarkozy.

Le magazine cite un document confidentiel daté de juillet 2010, dans lequel l'ancien ministre expliquait que la France va "soutenir les cyber-dissidents confrontés à la répression de la liberté d’expression" et qu'elle réfléchit même à apporter une "assistance technique" pour "contourner la censure". "Dès la révolution en Iran, [Bernard Kouchner] a perçu l’importance du Web pour la diplomatie", explique Marianne. En septembre, une note au ministre confirmait que la conférence d'octobre devait aider les défenseurs des droits de l'homme à maîtriser les "technologies de contournement (...) pour permettre des communications non filtrées". Il était même question de proposer que tous les blogueurs bénéficient du même régime de protection que les journalistes. Tout cela avant la fameuse lettre de Nicolas Sarkozy, qui bloque le beau projet.

"Selon les nombreux témoins interrogés par Marianne, cette lettre est un point de non-retour dans les relations entre Sarkozy et Kouchner. Ce dernier aurait même menacé de démissionner, une nouvelle fois", raconte l'hebdomadaire. Pas question pour le ministre des affaires étrangères de transformer sa conférence sur la liberté en conférence sur la régulation et le contrôle, comme le demande le conseiller diplomatique de Sarkozy, Jean-Bernard Levitte. "Chez Kouchner, on est consterné par cette approche répressive", assure Marianne.

"Le ministre écrit avoir le soutien de « très nombreux gouvernements et acteurs de la société civile » qui « observent qu’Internet est aujourd’hui l’un des principaux alliés des défenseurs des droits de l’homme dans le monde [et qui] partagent [leur] inquiétude à l’égard de la répression croissante qui s’abat sur la Toile ». Kouchner enfonce le clou : « La défense d’un Internet ouvert, universel, est devenue un sujet majeur de politique internationale et une composante essentielle de notre engagement en faveur de la démocratie et des droits. » Rien n’y fait".

Deux mois plus tard à peine, la Tunisie commençait à se soulever, à s'organiser par Facebook pour renverser Ben Ali. Michèle Alliot-Marie, qui avait définitivement rayé le projet de Kouchner lorsqu'elle l'a remplacé, est plus tard exclue du gouvernement, notamment pour avoir proposé d'apporter son aide contre les manifestants.

La conférence voulu par Bernard Kouchner avec 17 pays se transforme en e-G8, qui se tiendra mardi et mercredi prochain à Paris. "Des sujets programmés au temps de Kouchner, seuls demeurent le développement économique, la sécurité, la cybercriminalité, la gouvernance d’Internet et Hadopi – la liberté d’expression a mystérieusement disparu", constate Marianne. "Les cyber-dissidents deviennent définitivement persona non grata au e-G8".


Article diffusé sous licence Creative Common by-nc-nd 2.0, écrit par Guillaume Champeau pour Numerama.com

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