mardi 14 décembre 2010

Le pire de Hara-Kiri


 

En 2010, un journal pourrait-il être aussi "bête et méchant" que le Hara-Kiri de la grande époque ? A l’occasion de la sortie du troisième tome du "Pire de Hara-Kiri (1960-1985)", les figures de la presse satirique (Cavanna, Delfeil de Ton, Charb, Siné) répondent à Fluctuat.
Cavanna, dessinateur et co-fondateur du mensuel Hara-Kiri, puis de Hara-Kiri Hebdo.

"La pédophilie c’est devenu le dernier crime à la mode. C’est comme si on attendait le curé violeur du jour. C’était moins tabou à l’époque, mais les réactions étaient déjà violentes.
A l’époque on prenait tous les risques. On passait notre temps au tribunal. Même mis en garde par un avocat, alors qu’on savait très bien ce qu’on risquait, on ne pouvait pas s’empêcher de le faire parce qu’on en avait tellement envie. Il y avait une formidable accumulation de procès. On était toujours fourré à la 17eme chambre.
S’attaquer à la religion était tout aussi sacrilège qu’aujourd’hui. Il n’y avait pas ce facteur nouveau qu’est l’intégrisme musulman. Les musulmans réagissaient moins violemment mais ils réagissaient quand même et ils n’étaient pas les derniers, tout comme les intégristes catholiques, à faire des procès et même à venir tout casser.
Je pense que s’il n’y a pas de risques, ça n’en vaut pas la peine. L’audace d’Hara Kiri, son mépris de toutes les contingences imbéciles que sont les religions, les tabous, les croyances en générale, et même la dictature du bon goût, de la mode, la toute puissance policière, l’armée, a porté ses fruits. On y allait à fond sur tous les sujets dangereux. Et d’ailleurs tous les sujets sont dangereux. Si ça ne l’est pas, c’est qu’on est pas allé au fond des choses.
Nous nous interdisions la politique. Ca ne nous intéressait pas. L’humour politique est un humour inférieur, un humour de ragot ou d’allégories pour faire comprendre par des images la situation politique à des gens qui ne la comprenne pas tous seuls.
Le Charlie Hebdo de maintenant est surtout basé sur l’humour politique et je le déplore. Beaucoup de one man show glissent vers la politique très nettement. Bigard et Roumanoff par exemple. C’est plus facile, vous avez un suces immédiat, à peine vous prononcez le nom de Sarkozy que c’est déjà des éclats de rire. Groland incarne encore l’esprit de cet humour satirique, mais pas assez fort. Ils sont biens, ont de bonnes intentions, mais sont un peu trop influencés par Hara Kiri, ont du mal à s’en détacher et bien souvent se contentent de choses assez faciles."

©Hoëbeke

Delfeil de Ton, rédacteurs de la première heure de Hara-Kiri et de Hara-Kiri Hebdo, chroniqueur au Nouvel Obs depuis 1975.

"Ce qui me frappe, en regardant ‘Le Pire’, le troisième tome d'anthologie d' Hara-Kiri que nous venons de publier, c'est que malgré le pillage généralisé dont ce journal a été l'objet depuis trente ans, on est là devant 180 pages qui, de mon point de vue, n'ont pas perdu de leur efficacité. Les à la manière de sont périssables et les originaux résistent au temps, c'est une loi générale qui s'applique aussi pour Hara-Kiri. Nos trois anthologies sont des succès de librairie, elles sont généralement bien accueillies dans la presse, les plus délicats laissant entendre que tout cela est puéril, mais ça ne l'est pas, il suffit de relire la question que vous me posez et qui revient périodiquement. A son époque, Hara-Kiri passait difficilement, j'en donne un exemple dans "Le Pire". Si maintenant ça passe dans sa forme originale, c'est parce que nous sommes devenus historiques, en quelque sorte, intouchables.

Pensez-vous que l'émergence de groupes de pression communautaires, de défense des minorités, mais aussi une sensibilité accrue à certains sujets (pédophilie, handicapés, sexisme, racisme, antisémitisme...) pourraient avoir changé la donne ?
Quand nous faisions Hara-Kiri, nous nous heurtions, disons, à la morale courante, nous avions en face de nous les forces de l'Etat. L'Etat, en matière de censure, a baissé les bras. Il a passé le flambeau. Evidemment, c'est pire. Des associations de toutes sortes crient à l'outrage. Leurs responsables, qui en vivent socialement et souvent matériellement, engagent des actions en justice, elles ont leurs avocats qui ne leur coûtent rien, ce sont même parfois des avocats qui les président et elles attaquent au portefeuille. Elles vous déconsidèrent moralement et vous tuent financièrement. En tout cas, c'est leur but. Il faut donc être plus malin qu'elles. La bêtise au front de taureau il ne faut pas l'attaquer de face.
"

Jacky Berroyer, collaborateur d’Hara-Kiri dans les années 70. Il a également été critique rock pour Charlie Hebdo et a récemment contribué à Siné Hebdo.

"Il y a une espèce de lieu commun nouveau qui consiste à dire : ‘on ne pourrait plus faire ça aujourd’hui’. Je pense qu’on n’a jamais vraiment pu. Il y a un cliché sur les années soixante synonymes d’une très grande ouverture et tout ça mais beaucoup de gens ne l’ont pas vécu comme ça. Il faut bien voir qu’à l’époque, Hara-Kiri croulait sous les procès, les dettes, et était parfois interdit. Un des coups de grâce ça a été le procès qu’avait fait Brigitte Bardot. Ils l’avaient mise en couverture dans un photomontage où elle n’avait plus qu’une seule dent."

©Hoëbeke

Siné, ancien dessinateur à Charlie Hebdo qu’il a définitivement quitté en 2008 suite à un conflit avec Philippe Val. La même année, il lance sa propre revue satirique, Siné Hebdo, qui s’interrompt en avril 2010.

"Curieusement on est assez libre aujourd’hui, enfin faut pas trop le crier sur les toits. Par exemple avec Siné Hebdo, on a tapé vachement fort, peut-être plus fort qu’Hara-Kiri, mais on n’a pas eu un procès en un an et demi.
Hara-Kiri c’était surtout des attaques contre les curetons, des bites, des culs et de la merde. C’était surtout passible d’attentat à la pudeur. C’était pas un canard politique au sens de la politique politicienne. Je pense que tout passerait sans problèmes à part les trucs sur la pédophilie, qui est un sujet encore un peu plus tabou qu’avant. Pour certains sujets, des assos d’excités comme la Licra ou le Cran pourraient monter au créneau. Les Chiennes de garde gueuleraient sur les trucs sexistes. Mais en feuilletant rapidement, j’ai rien vu qui me fasse dire : ‘Ca, ça ne passerait plus’.
Un autre sujet difficile maintenant c’est Israël et l’antisémitisme dont on accuse les gens trop vite. La loi Gayssot pose aussi parfois problème. C’est un communiste qui l’a écrit pour lutter contre le révisionnisme. Ça partait d’un bon sentiment mais ca a été tordu, et maintenant c’est la Licra ou le Crif qui s’en servent pour emmerder le monde.
Honnêtement, je n’aimais pas trop Hara Kiri, je préférais Charlie Hebdo pour les dessins. Leurs photos, ca me donnait vraiment envie de gerber, j’étais pas très client. C’était mal foutu, mal photographié. Il faisait vraiment des trucs crades, les filles étaient vilaines, dès qu’ils mettaient des nanas a poil, ils prenaient des putes. Pas que ca ma choque, je trouvais juste ca dégueu. J’aurais préféré voir des belles filles. Je trouvais ça bien de le faire par contre, parce que ça choquait un tas de cons. Mais personnellement, j’avais pas besoin d’être choqué."

Charb, dessinateur à Charlie Hebdo où il a repris le poste de directeur de la rédaction suite au départ de Philippe Val, en 2009.

"On imagine qu’on était plus libre hier pour dire ce qu’on voulait, alors que c’est l’inverse à mon avis. On en a un souvenir ému parce que Hara-Kiri s’est battu pour faire tomber des tabous. Mais ces tabous sont aujourd’hui vraiment tombés. D’un côté un sketch de Bigard très osé, très vulgaire, n’a rien à envier à Hara-Kiri. Il y a juste moins de raisons de faire ce genre d’humour car les tabous sur la famille, le sexe, la religion ne sont plus du tout aussi forts.
On pourrait refaire ce genre de gags aujourd’hui dans Charlie, mais les limites ont déjà été repoussées, ce ne serait que de la parodie de ce qui a déjà été très bien fait avant. Et puis, nous on est plus branché politique que Hara Kiri. Ils avaient horreur de ça et je crois que Cavanna a toujours horreur de ca.
On a fait plein de dessin sur le Téléthon, du genre ‘Les myopathes, mangez-en, c’est plus tendre que du veau’, et on a jamais été emmerdé. On se moquait du bourrage de crane autour de ça, comme Hara Kiri à l’époque qui disait en gros : ‘la société est coincé du cul, hypocrite, elle se marre en douce. Nous, on se marre publiquement de choses qui font rire tout le monde. Arrêter de nous donner des leçons de morale’. La presse était catastrophique à l’époque, c’était vraiment tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil.
Ça me fait encore rire de voir ces gags d’Hara-Kiri mais parce que je replace les choses dans leur contexte. Je sais que dans ces années là, la société était hyper coincée et strict. Aujourd’hui ca ferait beaucoup moins rire. D’autres ont repris cet esprit : les Nuls, Groland. Même Bigard dans le vocabulaire ou les outrances, même si ça ne me fait pas rire car il fait semblant de s’attaquer à des tabous qui sont tombés depuis longtemps grâce à Hara-Kiri entre autre."

Martin, ancien rédac chef de Zoo Magazine, collaborateur de Siné Hebdo, auteur pour Groland, coauteur du documentaire "Choron, dernière" avec Pierre Carles.

"On peut encore faire des gags à la Hara-Kiri. On est en France, on a le droit de le faire. Le problème c’est de savoir qui a envie de le faire et quel éditeur a les couilles de faire ça.
Avec Zoo Magazine, on s’est attaqué au people, à la culture, aux chanteurs qui nous emmerdaient, aux acteurs qu’on trouvait nuls. Le plus dangereux c’est tout ce qui touche au droit à l’image des stars. C’est à cause de ça qu’on a coulé. Jamais les hommes politiques ne font de procès. Le vrai danger, c’est les marques et les people. Le tribunal de Nanterre a l’habitude de faire gagner les people, alors que si le procès a lieu à Paris, tu as beaucoup plus de chance de gagner. Choron me le disait, les procès qui lui ont le plus coûté, c’était avec Dalida, Chantal Goya, Bardot. C’est ça qui a fait couler Hara-Kiri.
C’est une connerie monumentale de dire qu’on pourrait plus faire ce genre de gags. Il suffit juste de les faire. Il y a plein de bouquins qui sortent sur Hara Kiri et on considère que c’est bien mais parce que le journal est mort. A l’époque toute la presse crachait sur Hara Kiri et sur cette forme d’humour. Les gens n’aiment pas avoir ça devant eux, c’est super mal vu. C’était bien plus difficile à l’époque de faire un journal satirique que maintenant. La société était beaucoup plus répressive.
Le meilleur moyen pour faire mourir un journal satirique c’est le contrôle fiscal. C’est ce qui nous est arrivé avec Zoo. L’éditeur prend peur et met la clef sous la porte.
Le plus dur maintenant, c’est humour sur les musulmans, on fait vachement gaffe à ça à Groland par exemple. Les caricatures de Mahomet, elles étaient nulles et pas drôles, mais ça a foutu un gros bordel. Même si les musulmans français ne sont pas choqués, maintenant il suffit d’un scan et le dessin est dans le monde entier. Ça peut foutre un bordel en deux jours.
Hara-Kiri avait fait une fausse pub pour Renoma, une boite dont le patron était juif dans laquelle Hitler s’habillait en Renoma. Des mecs étaient venus péter les carreaux du journal. C’est pout ça que Choron avaient mis des barreaux aux fenêtres. Des Corses aussi menaçaient de faire sauter le journal suite à des blagues."

©Hoëbeke

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